mercredi, juin 14, 2006

L'hameçon du bonheur



E
n amont du livre « La ligne » de Pierre Bergounioux dont la lecture est en cours, une critique déjà parue sur le site « critiqueslibres » du roman
« La vie selon Gus Orviston » de David James Duncan.





Augustin Orviston dit "Gus" né sous d'aquatiques auspices est le plus grand pêcheur du monde - du moins se définit-il comme cela - qui passe l'essentiel de son temps à pratiquer l'art difficile de la pêche à la truite. Il faut dire que tout l'y prédisposait et principalement la tutelle étouffante de ses parents, le couple s'étant rencontré et construit autour de la pêche bien que différant à l'extrême sur les moyens de son exercice. Le père, austère et précieux, pratiquant exclusivement, et dans les règles de l'art, la pêche à la mouche, la mère, rude et brutale, la pêche au ver et aux appâts, les deux passant l'essentiel de leurs journées à se disputer autour d'un livre "Le parfait pêcheur à la ligne" et de son auteur Izaak Walton, ceci donnant lieu à d'homériques batailles auxquelles le narrateur prête le titre de la "Grande controverse Izaak Walton". Cette partie du livre est très drôle et se lit avec un plaisir fou bien qu'avec un peu de souffrance en constatant comment l'immaturité de ses parents commence à peser sur les épaules de Gus pour qui on se demande finalement si cette passion de la pêche relève plus de l'hérédité que de la fatalité et son don pour la pêche davantage une malédiction qu'une véritable passion.

À bout, Gus quitte le domicile familial, se trouve une cabane perdue au fond des bois près de la Tamanawis (nom fictif donné à la vallée et à la rivière...) et s'installe, bien décidé à appliquer son "programme idéal" : pêche, pêche, encore et toujours pêche... Las, Gus se fatigue assez vite de ce programme et l'art halieutique ne lui apparaît bientôt plus que sous la forme d'un travail à la chaîne. La solitude lui pèse et il doit faire face à une crise existentielle, laquelle se voit renforcée par la découverte d'un cadavre - un pêcheur - dans lequel on a peine à ne pas reconnaître un double possible de Gus, le chapitre prenant l'allure d'une scène de roman gothique et Gus une incarnation iconoclaste du Charron sur le Styx.

Gus fait l'expérience du vide et du néant.

L'éducation parentale reçue en héritage, son goût exclusif pour la pêche, tout cela a rendu Gus comme inapte à affronter la vie. L'ermitage lui paraissant hors de portée, il consent toutefois à se joindre à la communauté et entreprendre la recherche d'un sens à donner à son existence. Des personnages divers vont bien vite apparaître dans la vie de Gus et certains prendre une importance capitale dans sa vie, un vieil indien duquel Gus retirera matière à méditer sur les relations entre la nature et l'homme et l'ingratitude de ce dernier envers la première, Bill Bob, le petit frère ayant échappé miraculeusement à l'emprise des parents Orviston, Titus le philosophe, étrange porte-voix de son chien Descartes, Eddy, la pêcheuse dont s'éprend Gus, autant de personnages qui le guident vers la réponse à donner à cette rivière Tamanawis en forme de ? qui coule sous ses yeux chaque jour. Bien que les formes données à cette réponse m'ont paru, je dois l'avouer, un peu confuses, cela ne nuit absolument pas au plaisir de la lecture, l'auteur convoquant avec drôlerie et avec un goût prononcé pour le surréalisme et la poésie, le taoïsme, le bouddhisme, l'animisme, le christianisme, et ce avec force analogies, le style utilisé se confondant même avec l'objet du récit. Nous arrivons à la fin de l'histoire, un saumon prophète se fait le guide de Gus dans une scène magnifique au terme de laquelle l'homme osera enfin le grand pas vers le consentement, le désintéressement, un grand oui à la vie et au bonheur incarné par l'amour d'Eddy à son encontre, l'amour cette ligne de lumière si fragile reliant les hommes à leur esprit gardien, quel que soit le nom donné à celui-ci.