lundi, juillet 31, 2006

Rêves en basse-fosse

La lecture d’« En rade » est chose assez stupéfiante. De l’histoire tout d'abord, dont l’action est forclose et l’intrigue passé au tamis, et qu’il apparaît assez nettement, une fois passées les premières pages, que le moment que vous vous apprêtez alors à vivre relévera plus d’une expérience esthétique plutôt que celle vécue ordinairement à la fréquentation de romans d'une forme et d'une narration plus classiques. Alors certes, la lecture est parfois douloureuse quand, par le fait des nombreuses raretés et préciosités du vocabulaire employé par l’auteur, il vous faut vous arrêter assez souvent afin de consulter le dictionnaire idoine propre aux domaines d’activité correspondant à chacun des mots incriminés, mais c'est sans tarder que l’on oublie assez vite ce léger « désagrément » et que l’on entre bien vite dans une autre dimension du livre, proprement hallucinatoire, tant le style de l’auteur vibre et oscille comme, d'un radiesthésiste illuminé, le pendule divinatoire. Voilà le deuxième livre de Huysmans que je lis après « A rebours » et, une nouvelle fois, la même sensation d’avoir affaire à l’écrivain le plus sensible – d’une sensibilité exacerbée -, le plus gâté (comme on le dirait d’une sauce) et le plus dénaturé qu’il m’a été donné de lire jusqu’à présent.

Le plus cruel aussi serait-on tenté de dire à la fin du roman s’il n’était ce type de fantaisie et d’humour dont le texte est empreint et qui s’associe à merveille au dispositif en forme de laminoir qui règle son compte aux différents personnages du livre ainsi qu’aux modestes prétentions et autres illusions qui sont les leurs. Ne vaudrait-il pas mieux rêver sa vie, a l’air parfois de nous demander le perfide Huysmans, au vu du réel entrevu en ces pages on serait tenté de répondre par la positive si les songes ne nous amenaient aussi à rencontrer parfois les cauchemars. On dit de J.K.Huysmans qu’il débuta sa carrière dans les lettres comme un naturaliste avant de la conclure comme un mystique, je ne connais pas bien son œuvre mais quelque chose me dit que ce livre là est peut-être l’édifice reliant les deux rives d'une même personnalité. Et puis il y a la beauté du style et des phrases telle que celle-ci par exemple, sur la vérité :


« Comme elle était avachie ! Il est vrai que les hommes se la repassent depuis tant de siècles !
Au fait, quoi d’étonnant ? La Vérité n’est-elle pas la grande Roulure de l’esprit, la Traînée de l’âme ? Dieu seul en effet sait si, depuis le genèse, celle-là s’est bruyamment galvaudée avec les premiers venus ! Artistes et papes, cambrousiers et rois, tous l’avaient possédée et chacun avait acquis l’assurance qu’il la détenait à soi seul et fournissait, au moindre doute, des arguments sans réplique, des preuves irréfutables, décisives.

Surnaturelle pour les uns, terrestre pour les autres, elle semait indifféremment la conviction dans la Mésopotamie des âmes élevées et dans la Sologne spirituelle des idiots; elle caressait chacun, suivant son tempérament, suivant ses illusions et ses manies, suivant son âge, s’offrait à sa concupiscence de certitude, dans toutes les postures, sur toutes les faces, au choix. »


1 Comments:

Anonymous Kate said...

Huysmans, dénaturé? Qu'entendez-vous par là?

13 octobre, 2006 01:56  

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